lundi 2 novembre 2009

Coter le lait en bourse?

C'est le Figaro qui publie la nouvelle sur son site : Le lait pourrait être coté en bourse dès 2010...
En effet, l'opérateur boursier de la place de Paris, Nyse Euronext, travaille sur le lancement, au premier se­mestre 2010, de trois contrats à terme adossés à trois types de produits laitiers les plus échangés: le beurre industriel, la poudre de lait et le lactosérum (petit-lait), utilisé dans l'alimentation du bétail, l'industrie alimentaire (dans le chocolat au lait) ou même l'industrie pharmaceu­tique (laits infantiles). Une initiative provenant du ministre français de l'Agriculture, Bruno Le Maire, à la suite de la grève européenne du lait de septembre, et reprise depuis par Bruxelles pour donner aux producteurs laitiers des moyens de se prémunir contre les fortes variations des cours.
Bonne nouvelle?

Est ce une bonne nouvelle? Personnellement, j'en doute. Je pense que les matières premières alimentaires ne devraient pas être cotées en bourse. Déjà que la loi de l'offre et la demande est dépassée pour ce type de bien (céréales, lait, sucre,...)vu l'indiscipline des acteurs du marchés.

Je m'explique: en 2007, les producteurs de lait, face à la montée des prix du lait ont demandé l'augmentation des quotas, voire leur disparition. Deux ans plus tard, et malgré le fait que les quotas n'aient pas été levés, nous sommes en pleine crise du lait, les producteurs devant produire à perte... Il y a plusieurs facteurs qui expliquent cela, mais entre autre:
  • l'augmentation prévue des quotas: on sait qu'il faut deux ans pour ajuster un marché du lait en "produisant" plus de vaches laitières. Vu l'augmentation des prix, les producteurs y ont vu une aubaine et, malgré les quotas, se sont lancés dans la production de lait (ou ont augmenté une production existante)
  • la puissance des centrales d'achat
  • la non-organisation des syndicats agricoles sauf quand il s'agit de manifester
  • le chacun pour soi des agriculteurs: je produits mon lait, les autres n'ont qu'à produire autre chose.
Il est bien entendu  que face à une telle désorganisation, les acheteurs de lait, les grandes centrales d'achats ont jeu facile d'imposer leurs règles et leurs tarifs. Le marché est fragmenté, désorganisé et en état de surproduction. Soyons clairs, pour moi, les agriculteurs doivent avant tout s'en prendre à eux même plutôt qu'à l'Europe pour résoudre leurs problèmes.

Quoiqu'il en soit, revenons à la question de base:
Est-ce une bonne idée de coter le lait en bourse?

Pour certains :oui.

D'après eux, la cotation des produits laitiers pourrait réduire et de mieux gérer la volatilité des prix. L'idée serait de conclure des contrats à terme de deux ans (rappelons que c'est exactement la durée nécessaire à ajuster la production de lait...).

Un contrat à terme (future en anglais) est un engagement ferme de livraison standardisé, dont les caractéristiques sont connues à l'avance, portant sur :
  • une quantité déterminée d'un actif sous-jacent précisément défini,
  • à une date, appelée échéance, et un lieu donnés,
  • et négocié sur un marché à terme organisé.
Vu comme ça, je ne peux que leur donner raison, cette cotation devrait limiter la volatilité des prix vu que le prix est déterminé à l'avance.

Sauf que...

qui dit cotation... dit spéculation! Si les prix d'achat aux producteurs sont fixés, les prix de reventes, eux, ne le sont pas... Si nos amis producteurs seront contents en début de contrats de voir leurs coûts couverts, ils vont vite en revenir en hurlant que le décalage entre le prix d'achat et le prix de vente est scandaleusement élevé. Car tel est le devenir du prix du lait s'il est un jour coté en bourse... et si tel n'est pas son devenir, croyez moi, il sera aussi vite retiré de la cotation car il ne génère pas assez de volume.

Le mécanisme est simple, les traders et autres acteurs de la bourse ne vont acheter un produit que si celui-ci leur fournit un return suffisant. Pour un trader ou un spéculateur, un rendement de moins de 2 chiffres n'est même pas qualifiable de rendement. Ils ne s'intéresseront au lait que pour le rentabiliser un maximum, quitte à créer une bulle financière sur le produit.

Les conséquences seront donc, comme je le vois, négatives pour tout le monde:
  • les producteurs qui vont être frustrés de voir les prix exploser...
  • ce qui les amènera à être tentés pour les prochains contrats, donc à produire plus, donc à "mettre des vaches en route"
  • ce qui amènera au moment de la conclusion des nouveaux "futures" à un effondrement des prix du fait de la pléthore d'offre.
  • les clients qui verront les prix de vente (actuels, pourquoi les supermarchés n'en profiteraient-ils pas en prétextant s'aligner non sur le prix d'achat garanti mais sur la cotation du produit!) exploser du fait de la spéculation...
  • certains voudront alors jouer avec les spéculateurs... entreront dans la danse, la bulle va se créer, les spéculateurs se barrer... et la bulle se dégonfler ne laissant les amateurs que leurs larmes de lait pour pleurer.
  • les spéculateurs de la première heure seront les seuls gagnants...pour autant qu'ils s'intéressent à ce marché qui pourrait bien être sur-réglementé.
Tout serait donc une question de balance entre un marché trop réglementé, cas auquel la cotation risque bien de ne pas se faire de par le manque de rentabilité, donc d'échange, donc d'intérêt. Et un marché peu réglementé qui amènerait de la spéculation à outrance avec les conséquences décrites ci-dessus.

Je pense que cette balance n'est pas atteignable et qu'il est préférable pour les syndicats agricoles d'appliquer la technique des centrales d'achats en mettant en place des coopératives supra-nationales (comme le font la Flandre Belge et les Pays-Bas) ou crééer de grandes centrales de ventes pour récolter le lait et avoir un poids suffisant que pour négocier d'égal à égal avec les grandes centrales d'achats.

L'entrée du marché financier dans les produits alimentaires de base n'est en aucun cas, pour moi, une option intéressante. Je la qualifierais même de malsaine.

15 commentaires:

  1. Bel article.

    Je considère cependant que la spéculation a un rôle stabilisateur du marché.

    J'essayerai de prendre le temps de développer

    RépondreSupprimer
  2. Idéalement, ce devrait être le cas... dans le cas d'une saine spéculation ou l'acheteur prend un risque, un minimum contrôlé avec un rendement lié à ce risque.

    On est alors dans la loi classique de l'offre et de la demande : on offre un certain return pour un certain profil de risque.

    Le risque inhérent aujourd'hui, qui nait de la déconnexion des traders avec le risque (ce n'est pas leur argent qu'ils risquent mais celui de l'institution qu'ils représentent), est de "jouer" le rendement maximum et alimenter une bulle qui finit par exploser... sans dommage pour les acteurs qui l'ont créée...

    Je suis d'accord avec la théorie, oui, la spéculation doit avoir un rôle de stabilisateur. Hélas aujourd'hui dans la pratique, cette spéculation est devenue malsaine (et je suis libéral)car déconnectée de la réalité économique, financier et actuarielle. Elle joue donc plus un rôle de déstabilisateur de marché que de stabilisateur.

    RépondreSupprimer
  3. Pas tout à fait une réponse à ton article, ce que j'avais écrit sur la spéculation et plus précisément sur le rôle bénéfique du spéculateur.
    L'effet pervers n'a pas (encore) été bien développé. Je m'y attelle :-)

    RépondreSupprimer
  4. Intéressant tes posts aussi mais je ne vois pas en quoi tu n'es pas d'accord?

    Autre point, dans les effets pervers, tu ne parles pas des effets de "bulles" ou très indirectement. C'est pourtant l'effet pervers le plus flagrant de tous, quand le risque est décoréllé de la réalité, quand le return n'a plus de sens comparé à la réalité économique et à la réalité du risque...

    RépondreSupprimer
  5. Article intéressant. Le Figaro n'a retenu de l'avis que la partie la plus décoiffante concernant le marché à terme. Ce faisant, il n'a pas parlé du coeur de la proposition, le regroupement entre éleveurs laitiers pour la mise en marché de la matière première (première, du point de vue de l'industriel car l'éleveur a dèjà effectué pas mal de "transformations" depuis le semis de plantes fourragères...). Ces propositions rejoignent ta conclusion sur le regroupement de l'offre, sauf qu'elles recommandent d'éviter la structure monopolistique chère à tous ces pays adeptes du libéralisme...

    RépondreSupprimer
  6. @Chatodin

    Merci pour ton commentaire et complément d'information.

    De fait, si regroupement il y a, il ne doit, ne peut en aucun cas être monopolistique, on est bien d'accord. Ne remplaçons pas une nuisance par une autre.

    Au passage, où as tu trouvé le complément d'information sur la proposition de regroupement?

    RépondreSupprimer
  7. Pour aller plus loin, ton analyse des effets pervers de la cotation au MAT est très intéressante.
    La façon dont tu présentes la génèse de la dernière(en date) crise du lait n'est pas vraiment fidèle à la réalité.

    Les producteurs de lait, investisseurs à long terme, ont compris (lentement mais) depuis longtemps l'intérêt d'une régulation de leur production.
    En France, ce sont les Pouvoirs publics qui, craignant une flambée des prix à la consommation, ont imposé une levée des contraintes en 2007. Le rôle joué par les producteurs a été de limiter cette levée.

    Au niveau européen, la bataille est engagée depuis une dizaine d'années, entre les "libéraux du Nord" qui pensent pouvoir profiter à terme d'un effondrement des prix à la production pour leur propre développement et les "partisans des quotas" qui revendiquent une occupation équilibrée de l'espace par les éleveurs. [analyse brute de décoffrage]
    La Commission Européenne a émis un jugement de Salomon en créant un concept véreux d'atterrissage (des quotas)en douceur. Elle augmente les quotas chaque année, quelque soit la situation offre/demande.
    D'autre part, l'arbitrage impossible dont tu parles a lieu entre Etats-Membres de l'UE, ce n'est pas du chacun pour soi au niveau individuel et agricole. Ce "chacun pour soi" national est le fait de producteurs, transformateurs, négociants et pouvoirs publics unis pour une même démarche auto-destructrice.

    Pour la non-organisation des syndicats, tu as mille fois raisons: très bons organisateurs de manifs et saynètes d'apocalypse temporaire à la porte des usines, très piètres inventeurs aux changements de saisons.
    Heureusement qu'il y a des créatifs comme toi mais, un conseil, si tu veux vendre tes idées à la FNSEA, change de pseudo car ils vont te confier l'organisation de la prochine marche sur les Champs !
    Bon courage !!

    RépondreSupprimer
  8. avis 09-A-48 disponible sur le site internet de l'Autorité de la concurrence

    Nouvelle-Zélande : monopole Fonterra
    Danemark, Suède : monopole Arla
    Pays-Bas : quasi monopole RoyalFrieslandCampina

    Dis-moi si tu trouves l'avis. Je pense qu'il est facile à googliser

    RépondreSupprimer
  9. @chatodin

    Par rapport à la crise elle même dont je ne parle que brièvement, tu en trouveras ma première analyse ici:
    http://moving-society.blogspot.com/2009/06/une-reponse-aux-producteurs-de-lait-un.html

    Le but du post présent était de me pencher sur la possibilité de cotation.

    Maintenant, pour en revenir aux quotas, le fait qu'ils disparaissent tablait, selon moi, sur l'autorégulation basée sur la simple loi de l'offre et de la demande. En effet, par celle-ci, l'offre s'ajuste en fonction et le prix varie pour que cet ajustement aie lieu. Le soucis dans le cadre du lait, c'est que l'ajustement de l'offre prend deux ans. Il n'en reste pas moins que les quotas ne sont pas, pour moi, une solution.

    Et les quotas n'ont pas non plus été ajusté plus avant en 2007. On suit à la lettre le plan défini avant 2007 si je ne m'abuse devant mener à la disparition des quotas en 2015.

    Les quotas pour limiter la suproduction c'est comme dire aux constructeurs de voitures, qui sont à peu de choses près dans la même situation, on va limiter votre production à 'x' voitures par an et vous garantir un prix. ...quelle serait la réaction du public devant un tel acte? Et pourtant, il serait tout aussi valable de sauver les emplois dans l'automobile (je me demande même si le secteur ne représente pas plus d'emploi que le secteur agricole tiens) que ceux de l'agirculture.

    Mais dans un cas comme dans l'autre, on retrouve la même "maladie" : nationalisme (on ne suprime pas d'usines sur mon territoire) et surcapacité.

    Dernier détail, je ne saisis pas en quoi les "libéraux" du nord profiteraient d'un effondrement des prix du à la disparition des quotas... car pour peu que les agriculteurs aient réfléchi collectivement, les prix se seraient maintenus, voir auraient pu augmenter...

    RépondreSupprimer
  10. Je ne suis pas d'accord avec ton analyse qui, sauf si je l'interprète mal, conclut que les marchés à terme ne seraient pas une solution.

    Je comprends très bien tes arguments qui sont pertinents.

    La seul chose, c'est que la spéculation existe de toute manière. Le marché à terme permettrait au contraire de lisser les variations. bien sûr pour certains producteurs, il y aura un manque à gagner. C'est vrai que je ne les ai pas vu manifester quand le prix du lait avait fort augmenté...

    Je reste convaincu que les bulles dont tu parles existent bien pour des actifs financiers qui ne sont que du vent (un peu l'adage que l'on n'a rien perdu tant que l'on n'a pas vendu. mais on n'a rien gagné non plus. C'est le fameux "effet de richesse"), mais ne peuvent exister pour des produits réels.

    Comment expliquer les variations énormes que l'on a connu?

    Par une élasticité quasi nulle de la demande par rapport au prix.

    Enfin concernant les "libéraux du nord", le problème est surtout les différences énormes des prix de revient. Peut-être est-il temps d'accepter que le lait artisanal n'a plus lieu d'être produit, sauf si l'on convainc les consommateurs de payer plus cher pour ce lait. Tant que le lait est perçu comme un produit non différencié, le prix est le seul élément de décision.

    RépondreSupprimer
  11. @chatodin
    Merci!

    @xavier
    indeed, vu sous cet angle là, je suis d'accord avec ton approche.
    néanmoins, je pense que les bulles peuvent aussi avoir lieu avec des bien comme les matières premières, il y a le fameux exemple des tulipes hollandaises...

    itou avec les céréales qui ont flambé avec les perspectives d'agro-carburant... donc, pour moi, la bulle est et reste possible (je me demande parfois même dans quelle mesure elle n'est pas voulue par certains acteurs qui se retirent pus qu'à temps du marché).

    Tout a fait pertinent ton commentaire sur les méthodes artisanales qui n'ont plus lieu d'être... Indeed, s'il veulent continuer dans cette voie là, il peuvent passer au lait bio. Sinon oui, s'intégrer dans un grand groupe ou une coopérative qui optimisera les capacités...et leurs revenus.

    RépondreSupprimer
  12. chatodin a dit...

    "la structure monopolistique chère à tous ces pays adeptes du libéralisme..."

    Chatodin, c'est plutôt l'inverse, le libéralisme repose sur l'idée de marché, et donc de la concurrence.

    La structure monopolistique est plutôt celle du socialisme, et même monopole étatique...

    RépondreSupprimer
  13. Concernant les tulipes hollandaises, deux remarques:
    1. Les tulipes ne sont des biens de consommation il semblerait que les bulbes jouaient plutôt le rôle de bien d'investissement, comme l'or aujourd'hui

    2. La vérité historique est-elle vraiment celle qui est communément admise?

    Voir http://antisophiste.blogspot.com/2008/11/la-tulipomanie-une-bulle.html

    RépondreSupprimer
  14. Chatodin répète : ces structures monopolistiques si chères aux adeptes du libéralisme... Comme j'aurais pu dire ces barrières sanitaires si chères aux adeptes du libre-échange ...comme ces aides déguisées en aide alimentaire, assurances si chères aux dénonciateurs US des aides européennes. Enfin, bref, le libre-échange est une belle partie de poker menteur, non ?

    RépondreSupprimer