lundi 10 février 2014

Le grand bluff grec (12/06/2013)

En Grèce, on dirait presque que c'est un croisement entre Margaret Tatcher et Ronald Reagan qui a pris le pouvoir.
Le Gouvernement Grec a décidé de fermer purement et simplement ERT, la télévision publique grecque. 
...à voir... pour moi, je pense qu'il s'agit d'une grande manipulation qui atteint exactement ce qu'elle souhaite : une indignation contrôlée, internationale, et un écho médiatique inégalé. Il faut lire les journaux, entendre les journaux parlés : 
  • "digne d'une dictature"
  • "jamais vu, même sous le régime des colonels"
  • "fondement même de la démocratie qui est atteint"
  • "coup d'Etat orchestré du gouvernement"
Mais tout ceci n'est que manipulation, un grand bluff absurde (et non, je ne suis pas adepte des théories du complot pour autant).
La presse internationale et locale se déchainent donc contre cette décision anti-démocratique, somment la Grèce de revenir sur sa décision. Bien entendu, la Troika européenne est fustigée et vilipendée dans le même temps. 
Mais personne ne se pose la question : pourquoi une décision aussi absurde si ce n'est pour manipuler l'opinion ?
L'Effet de Masse
Que demandait (à tort ou à raison, ce n'est pas le débat) la Troika? La suppression de 12.500 postes de fonctionnaires sur 3 ans. Une des étapes était la supression de 2.000 postes d'ici la fin juin. Le Gouvernement grec aurait pu faire du discernement, fermer des postes à gauche, à droite, et quelques-uns aussi à la télévision publique. Mais non, elle décide bêtement (mais est-ce si bête que ça ?) de fermer tout un secteur. 
Vous savez, c'est jouer sur le principe de la "masse" : 200 accidents de voiture tuant à chaque fois une personne suscitent toujours moins de compassion et d'indignation qu'un avion de 200 personnes qui s'écrase. Pourtant, mathématiquement, le résultat est le même.
Fermer la télévision publique, c'est simplement absurde, on s'en rend tous compte. Le Gouvernement Grec a pris une décision absurde en exprès pour obtenir de pouvoir revenir dessus et pouvoir vilipender la Troïka.
"C'est une décision lamentable, une décision absurde, sans précédent, qui porte atteinte au pluralisme et à la liberté d'expression dans un pays où la démocratie est née. Malheureusement les autorités grecques ont voulu passer à une décision radicale. Il faut voir un peu les pressions qu'ils ont reçues, notamment de la Troïka, pour avoir cette décision qui est vraiment impressionnante."
C'est bien joué, car in fine, que retiendra le peuple : c'est la faute à la Troïka. Et qu'importe si celle-ci saigne les peuples européens pour renflouer la Grèce, on unit le peuple Grec et on joue un coup médiatique mondial. Hors non...la Troïka n'a absolument pas demandé cette fermeture. 
Ainsi: 
C'est également une façon de donner un gage de bonne volonté à la Troïka des créanciers. Les experts de l'Union européenne, de la BCE et du FMI sont en effet en ce moment à Athènes pour s'assurer que le pays respecte bien ses engagements de privatisations et d'économies budgétaires. La Grèce s'était notamment engagée à supprimer 2.000 emplois publics avant la fin juin.
Ca ? Un gage de bonne volonté ? Une manipulation qui constitue quasi une traitrise à l'égard de la Troïka européenne. C'est oublier que l'ensemble de l'Europe fait des efforts avec la Grèce pour la renflouer de 20 ans de mauvaise gestion et de tricheries éhontées.
Le Corporatisme
Qu'est ce qui blessera plus un journaliste qu'un autre journaliste qui tombe ? ... 2.656 journalistes qui tombent. C'est le même principe que celui des niches fiscales en France. Les journalistes lancent l'hallali contre les niches fiscales, mais attention, ne touchez jamais à la leur. Le Gouvernement Grec joue donc ici un coup médiatique intelligent, il va frapper la corporation des journalistes pour que ceux-ci réagissent et prennent un parti qui arrangera in fine le Gouvernement Grec.
La RTBF souligne sur son site que les Gouvernements Grecs successifs sont quand même responsables de la situation d ERT: 
"Il faut souligner que l’ERT fonctionne depuis 70 ans et que tous les gouvernements, absolument tous, ont avant chaque élection, embauché à tour de bras à des fins clientélistes. ERT est un véritable vivier électoral pour tous les gouvernements. C'est un fait. Ce système doit être détruit."
Et pour Europe 1 
Si l'exécutif a pris une mesure aussi radicale, c'est d'abord pour mettre un terme aux gaspillages. Selon le porte-parole du gouvernement, ERT constituait en effet "un cas d'absence exceptionnelle de transparence et de dépenses incroyables". "Tout ceci prend fin maintenant", a-t-il encore ajouté.
La décision est absurde, tout le monde le sait, même les journalistes. Mais évidemment, devant une telle atteinte démocratique, on ne peut que s'indigner, et tout journaliste le fera. Mais tout journaliste devrait aller plus loin que cette indignation et, plutôt que fustiger l'Europe, elle pourrait agonir de honte le Gouvernement Grec. Celui-ci a posé un acte anti-démocratique en faisant un choix que personne ne lui demandait de faire. Un choix idiot et stérile. Une sorte de baroud d'honneur, un coup d'éclat aussi idiot qu'absurde pour un agenda qui n'est pas vraiment caché mais que personne n'évoque.
Si tu veux une magnifique caisse de résonnance médiatique, touche un journaliste... 
Agenda caché
In fine, on peut bien sur s'offusquer de cette fermeture de la télévision publique grecque. Encore que lire certains commentaires rendent le fait pour le moins risible comme celle de l'UER (Union Européenne de Radiotélévision) : "L'existence de médias de service public et leur indépendance à l'égard du gouvernement sont au cœur des sociétés démocratiques"
Toujours eu du mal à croire que les médias sous perfusion gouvernementale, et à fortiori des médias 100% public, puissent être aussi indépendants que ce que l'UER vante. [Ok, UER, offusque toi de mes propos. Si tu veux que je croie à cette indépendance, je te demanderai aussi de croire à l'indépendance des études tabac financées par les cigarettiers]. Mais ce n'est pas le débat ici...
L'idée du Gouvernement Grec n'est pas de fermer l'ERT. Ni d'ailleurs de la réformer pleinement. Nous l'avons vu, l'ERT a toujours été un des instruments du pouvoir en place et des gouvernements successifs. L'idée du Gouvernement est de jouer sur les symboles :
  • toucher et contrôler les médias ? Premier acte de toute dictature qui se met en place
  • 2.600 postes à fermer et ne viser qu'un seul secteur ? Symbole de l'absurdité par la masse. Symbole de l'absurdité de l'austérité.
  • Accuser la troïka
  • ...
Et pourquoi me direz-vous ? Tout simplement, c'est l'outil que le Gouvernement Grec a choisi pour signifier l'arrêt de sa collaboration aux plans d'austérités de l'Europe, de la BCE et du FMI. 
Et jouer, si pas intelligemment, en tout cas médiatiquement en causant l'émoi de la corporation. Le message sous-jacent c'est : "voyez ! les plans d'austérité attaquent le fondement même de notre démocratie".
Ce n'était pas la demande de l'Europe de fermer l'ERT... 
La Grèce a simplement décidé de frapper un grand coup pour marquer la fin de sa participation aux programmes d'austérité. Elle fait un gros doigt aux européens qui ont restructuré la dette, qui ont renfloué les coffres de la Grèce et subsidié ses gabegies pendant plus de 20 ans.
Et le plus beau... c'est que l'ensemble des citoyens européens diront ce soir "Nous sommes tous des journalistes grecs !". 
Alors que le Gouvernement grec est en train de leur mettre profond, les citoyens européens seront même prêts à vider un peu plus leurs poches pour alimenter la patient grec, et avec le sourire béat du croyant s'il vous plait.

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