lundi 10 février 2014

L'exception culturelle ou le protectionnisme de la médiocrité (17/06/2013)

Alors que depuis des mois, l'Union Européenne et ses composantes fédérées hurlent à l'ultra-libéralisme débridé de la mondialisation, la Commission Européenne s'est lancée dans la négociation d'un accord de libre-échange avec les Etats-Unis. Passons outre cette incohérence de la pensée occidentale qui critique ce qu'elle met en place et met en place ce qu'elle critique et intéressons nous à un volet pour le moins intéressant de ces négociations : l'exception culturelle.
Aaaah, l'exception culturelle... comme si une règle ne pouvait exister sans exception. Comme cet adage idiot qui veut que l'exception confirme la règle. Vous y avez déjà pensé à cet adage ? A quel point il est ridicule et sans fondement ? C'est comme dire : 2 + 2 = 4 sauf quand 2 + 2 ≠4, ce qui prouve que 2 + 2 = 4. Enfin, passons aussi cette autojustification que l'on sert aux enfants pour expliquer nos incohérences et revenons à nos moutons.
Exception culturelle : concept en droit international et en politique culturelle visant à faire de la culture une exception dans les traités internationaux, notamment auprès de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Ces dispositions ont pour but de spécifier que les États sont souverains et fondés à limiter le libre échange de la culture sur le marché pour soutenir et promouvoir leurs propres artistes, véhicules et porte-parole de leur culture. (source : wikipedia)
L'Union Européenne a donc entamé un round de négociation avec les Etats-Unis pour ouvrir nos frontières aux échanges et limiter les barrières douanières et autres taxes d'import-export visant à une plus grande mobilité des biens et services. Très rapidement cependant, une série de joueurs a renâclé et considéré que certaines choses ne pouvaient être traitées comme des marchandises. Il en est ainsi pour la culture.
Si en Belgique, les frères Dardenne ont lancé une pétition demandant que le cinéma soit retiré des négociations, la France, l'Allemagne et d'autres pays demandent que l'ensemble du secteur audiovisuel soit exclu de ces négociations. Considérer la culture comme une marchandise représenterait, selon eux, un trop grand risque pour leur industrie (sic).
Quels dangers identifient-ils comme si graves qu'ils annihileraient la Culture européenne?
Tout d'abord, qu'entend-on par "libéralisation" ? Si on reprend les accords du GATT (devenus depuis OMC), la libéralisation repose sur trois piliers :
  1. Principe de libre accès du marché : les droits de douane doivent disparaître
  2. Clause du traitement national : il est interdit de pénaliser commercialement un produit importé par rapport aux produits nationaux
  3. Clause de la nation la plus favorisée : si deux Etats se sont accordé mutuellement des avantages, ceux-ci doivent être étendus à tous les Etats membres.
Quelque part, il s'agit simplement de considérer les différentes entités comme un seul marché ou les biens et services d'échangent sur un pied d'égalité. Ce, généralement, pour le plus grand bonheur des consommateurs qui trouvent ainsi plus de produits, plus d'innovation et à meilleur prix. Il est donc difficile de comprendre en quoi, si le jeu de la concurrence est joué sainement (sans dumping, sans subventions, sans tricherie) en quoi ces accords seraient menaçants pour des producteurs de biens et services de qualités. 
Il en va de même pour la culture. Je dirais même plus : la Culture est mieux protégée que des biens et services universels car la Culture est un héritage inaliénable, une part d'histoire, une part de soi qu'on ne pourrait pas marchander. La Culture ne connaît pas de bien de substitution, chaque oeuvre étant, par définition unique. 
Au Waldorfington, nous aimons comprendre le fond des choses et avons donc été lire la pétition en question (la liste des signataires est très amusante aussi) pour y trouver les arguments justifiant que l'on conserve l'exception culturelle. En résumé, le nombre d'arguments approche le 0 absolu. Vous pouvez aller lire le texte complet, nous n'y avons rien trouvé qui semble justifier cette exception, je vous en livre quelques extraits ici : 
[Bilan après 20ans d'exception culturelle] Le bilan est positif pour ceux qui veulent le regarder avec objectivité : la diversité culturelle est aujourd’hui une réalité pour la plupart de nos territoires, facteur d'échange et de compréhension mutuelle, mais aussi génératrice d'emploi et de croissance. ==> En matière de diversité culturelle, les quotas obligatoires de production française nous ont donné des chefs d'oeuvre comme les To Be 3, les séries AB Production, les Julie Lescaut et autres G-Squad qui ont disparus depuis.
L’Europe que nous aimons est celle qui a œuvré pour faire émerger la Convention de l’UNESCO de 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles et qui l’a ratifié en grande pompe dès 2006, rassemblant 126 pays du monde entier. L'Europe que nous aimons est celle que le monde regarde avec fierté comme initiatrice et porteuse de cette grande idée.==> Il y a matière a débat sur l'équilibre mental des rédacteurs de la pétition... l'exception culturelle consistant à interdire ou ralentir l'échange des oeuvres culturelles entre différentes entités du monde, oser se prévaloir de "diversité des expressions culturelles" est sinon mensonger à tout le moins inconsistantavec l'idée même d'exception culturelle. Il s'agit ni plus ni moins que de protectionnisme de la production locale.
Nous refusons cette Europe qui veut désormais se soustraire aux grands principes posés par la Convention, notamment celui qui consacre la souveraineté culturelle des Etats.==> Ce qui en même temps revient à nier le droit à chaque individu d'aimer ou pas un produit culturel. C'est ni plus ni moins que l'imposition d'une culture d'Etat (avec un petit 'c' à culture) qui décidera souverainement des oeuvres qu'un citoyen aura ou non le droit d'admirer, d'aimer ou détester.
Face à des Etats-Unis dont l’industrie du divertissement est la seconde source d’exportation, la libéralisation de l’audiovisuel et du cinéma signifierait le démantèlement annoncé de tout ce qui a protégé, promu et développé la culture européenne. Cette politique, doublée d'une hyper-bienveillance fiscale pour les géants numériques américains, ressemble à s'y méprendre à une volonté consciente de mettre à genoux la culture en Europe.==> Voilà nos auteurs de la pétition qui mettent enfin en avant leur seul argument : la protection de leurs revenus. Ils sont si peu sûrs de la qualité de ce qu'ils produisent qu'ils préfèrent interdire à tout autre de venir leur faire concurrence.
Quand nos amis cultureux avancent le fallacieux argument de la "bienveillance fiscale pour les géants numériques américains", ils oublient singulièrement la bienveillance fiscale dont l'audiovisuel est le bénéficiaire en Europe : subventions, taxe shelter, quotas obligatoires de diffusion, statuts fiscaux des acteurs, producteurs et autres intermittents du spectacle. 
Ceux qui, au nom de l'Europe, auront couvert ou accepté cette démission en seront définitivement redevables aux yeux de l'Histoire. La diversité culturelle ne peut être une monnaie d’échange, elle doit rester une ambition, une exigence et un engagement.==> L'Histoire en effet condamnera cette frange d'artistes et producteurs divers qui, par leur protectionnisme intéressé et malsain, auront réduits les échanges culturels mondiaux. L'Histoire retiendra qu'au nom d'une pseudo exception culturelle, toute une population n'aura pas eu accès à des oeuvres qu'elle aurait pu aimer, détester, ...
Pour finir sur ce chapitre "menace pour la culture", j'aurais aimé qu'à côté de chaque nom de la liste de signataires de la pétition  figure le montant des subsides touchés au nom de l'exception culturelle...
Que représente l'Exception Culturelle ?
Attaquons nous maintenant sérieusement à ce que représente cette "exception culturelle".
L'exception culturelle est faite de quotas de diffusion, de subventions, de protectionnisme de la médiocrité, de systèmes fiscaux attractifs pour une frange infime de la population. Allant de la taxe shelter au régime des intermittents du spectacle.
Les quotas de diffusion de production locale nous ont imposé de la sous-culture commerciale ! Est-ce ça la "diversité culturelle" ? Pour respecter les quotas de diffusion, les maisons de production audiovisuelle ont du produire des sous-merdes inécoutables ou irregardables. Le boom des boys bands français ou des AB production ne vient aucunement d'une demande ou de l'apparition d'un style qui plaisait. Il provenait uniquement des quotas de diffusions obligatoires.
Ce faisant, ils ont peut-être barré la route aux productions hollywoodiennes, mais ils ont surtout noyé la créativité des meilleurs dans une inondation et un matraquage aussi médiatique que mercantile. L'exception culturelle est la véritable marchandisation d'une certaine culture.
L'exception culturelle, c'est aussi le "refuge d'une culture en déclin" (J. M. Aznar, 2004). Car enfin, si l'offre culturelle est de qualité, si la société est éduquée et ouverte à la culture et aux différentes créations, il n'y a aucune crainte à avoir des productions outre-Atlantique. Pourquoi aurais-je moins de plaisir à écouter Grand Corps Malade sans l'exception culturelle ? La culture, c'est une question de goûts, d'ouverture, d'éducation. L'exception culturelle a fait plus de mal à la culture en produisant de la merde qu'en poussant à l'émulation par le contact, la confrontation avec d'autres cultures. Si la culture doit être mise sous cloche, c'est une culture qui est déjà morte.
Intéressons nous enfin aux grands défenseurs "désintéressés" de l'exception culturelle. Qui sont-ils ? Pour la majorité, des artistes, réalisateurs et producteurs subventionnés par l'argent public. Ils ne défendent pas la Culture mais leur gagne pain. 
L'exception culturelle, c'est aussi la démonstration qu'en Europe, on ne peut pas "trop" réussir et que c'est mal vu. Oui, il y a de bonnes productions en Europe, seulement le succès commercial est mal vu. Une production qui marche est rapidement qualifiée de "merde commerciale".
Le Snobisme...C'est un des pires aspects de notre "culture", une oeuvre doit rester "confidentielle", un film d'auteur, apprécié juste par les initiés. Alors bien sur, ça, ce n'est pas rentable (ni regardable souvent, mais là, c'est une question de goûts et d'ouverture) mais ça ne doit pas empêcher le reste des productions de faire du bénéfice. 
Oui, les productions américaines sont diffusables mondialement et sont logiquement plus rentables. Sont-elles pour autant en "concurrence" avec notre production artistique ? Non. La seule chose qui justifie de leur fermer un marché est la jalousie des revenus qu'ils génèrent. Mais encore une fois, leur succès n'empêche pas la création et la diffusion de nos oeuvres locales ! C'est un faux problème. 
L'exception culturelle ne fera pas vivre la Culture, elle la tuera à feu doux dans un bocal tout en rétribuant une petite classe de pseudo-artistes mis sous perfusion dudit bocal.

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